Blog de La Combe

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Masanobu Fukuoka son livre : SEMER DANS LE DESERT Introduction

Masanobu Fukuoka (1913‑2008) est un paysan et un philosophe de l’île de Shikoku. Sa technique d’agriculture du non-faire ne requiert ni machine ou énergie fossile ni produits chimiques ni compost préparé, et très peu de désherbage. Fukuoka ne laboure pas la terre, n’irrigue pas ses champs de riz pendant toute la saison comme l’ont fait les paysans pendant des siècles en Asie et ailleurs dans le monde. Et pourtant il obtient de meilleures récoltes que celles des fermes les plus productives du Japon ou tout au moins équivalentes. Sa méthode ne crée aucune pollution, et la fertilité de ses champs s’améliore chaque année. La technique de Fukuoka est une démonstration de sa philosophie du retour à la nature. Son message est un message de clairvoyance et d’espoir. Il montre la voie d’un futur plus lumineux pour l’humanité, un futur où hommes, nature, et toutes les autres formes de vie coexistent dans la paix et l’abondance.

Dans ce nouveau livre Semer dans le désert, Fukuoka donne les détails de sa philosophie et nous communique son projet pour reverdir les déserts de la planète par l’agriculture sauvage. C’est son dernier travail et à plusieurs égards le plus important.

Quand je vais pour la première fois à la ferme de Fukuoka un jour de l’été 1973, je ne sais pas ce qui m’attend. Mais ce que j’y ai trouvé dépasse tout ce que j’avais imaginé. Je vivais au Japon depuis plusieurs années, travaillant dans des communautés de « retour à la terre » et faisant des travaux agricoles saisonniers quand j’en trouvais. J’avais entendu des histoires sur M. Fukuoka, contenant toujours un grand respect pour ses enseignements spirituels, mais personne n’était jamais allé à sa ferme ou n’avait appris les détails de ses techniques agricoles, aussi décidai-je d’y aller et de voir par moi-même. Dans ses champs, les plants de riz sont plus courts que ceux du voisinage, ils sont d’un vert foncé un peu olive. Chaque épi a beaucoup plus de grains et du trèfle blanc et de la paille couvrent la surface du sol. Il y a des insectes qui volent partout. Les champs ne sont pas inondés mais secs. Le contraste avec les champs alentour est saisissant et modificateur d’énergie. Les champs voisins sont nets et en ordre, inondés, les sillons droits, sans aucun insecte d’aucune sorte. M. Fukuoka vient m’accueillir et me demande si j’ai déjà vu du riz comme le sien. Je lui dis que je n’en ai jamais vu. Il dit : « Ces plants de riz et ces champs ont cet aspect car le sol n’a pas été labouré depuis plus de 25 ans. »

J’avais entendu dire que M. Fukuoka accueillait des étudiants pour vivre et travailler à sa ferme, je lui demande donc si je peux rester quelque temps. Il dit : « Bien sûr, si tu désires travailler et apprendre quelque chose de différent. Prends le sentier qui monte au verger et les autres te feront tout visiter. » Je prends ce chemin en plein vent et marche jusqu’au verger situé sur la pente de la colline donnant sur les champs de riz. Ce que je vois m’étonne. Il y a des arbres de toutes espèces et de toutes tailles, des arbustes, des vignes et des légumes poussant dans les espaces entre les arbres, des poulets courent partout. Hide-san, l’un des étudiants travailleurs, m’accueille et me conduit à la hutte rustique que je vais partager avec deux autres. Je passe dans ce verger paradisiaque les deux années suivantes, apprenant les techniques d’agriculture sauvage de Fukuoka et la philosophie dont elles découlent. À l’époque où je viens à la ferme de Fukuoka, il pratique déjà l’agriculture sauvage depuis de nombreuses années. Il est intéressant et instructif de lire comment il en est venu à faire une telle agriculture.

Masanobu Fukuoka a grandi dans un petit village de l’île de Shikoku où vivaient ses ancêtres depuis des centaines d’années. Tout en grandissant, il travaillait dans les champs de riz et les vergers de citrus de sa famille. Il est allé au Collège agricole de Gifu, près de Nagoya, y a étudié la pathologie des plantes sous la tutelle de l’éminent Makato Hiura, travaillant à l’occasion pour le service des Douanes du secteur de l’Agriculture à Yokohama. Sa première responsabilité professionnelle est de contrôler les insectes et les maladies des plantes qui entrent au Japon. Quand il n’inspecte pas les plantes, il passe son temps à faire des recherches. Comme il le raconte : « J’étais émerveillé par le monde de la nature tel qu’il se révélait à travers l’œil du microscope. » Après trois ans de cette vie, il développe une grave pneumonie dont il manque mourir. Après sa guérison, il passe des heures à errer sans but dans les collines, en contemplation devant le sens de la vie et de la mort. Après une de ces marches solitaires, qui dure toute une nuit, il se laisse tomber d’épuisement au pied d’un arbre, au sommet d’un escarpement surplombant le port. Il s’éveille au cri d’un héron et une révélation, à ce moment-là, change sa vie à jamais. Comme il le dit : « En un instant, tous mes doutes et la brume confuse de mon esprit s’évanouirent. Tout ce que j’avais tenu pour ferme conviction, tout ce sur quoi je m’étais appuyé fut balayé par le vent… je sentis que c’était vraiment le ciel sur la terre et quelque chose qu’on pourrait appeler “vraie nature” me fut révélé. »

Il voit que la nature est équilibrée, et tout à fait abondante telle qu’elle est. Avec leur intelligence limitée, les gens essaient d’améliorer la nature, pensant que le résultat sera meilleur pour les êtres humains, mais des effets secondaires inattendus apparaissent inévitablement. Actuellement, presque tout ce que fait l’humanité est de remédier aux problèmes causés par les actions précédentes. Ensuite, Fukuoka essaya d’expliquer ses idées à ses collègues et même aux gens qu’il rencontrait dans la rue, mais il était pris pour un excentrique et éconduit. Ceci se passait dans les années trente, quand la science et la technologie semblaient promettre de créer un nouveau monde d’abondance et de paresse. Il décida donc de quitter son travail et de retourner dans la ferme familiale pour appliquer à l’agriculture ce qu’il avait compris. Son but était de créer un exemple palpable de sa manière de penser, et de démontrer ainsi au monde sa valeur potentielle.

La ferme comprenait environ un demi-hectare de rizières où le riz poussait dans un champ inondé, et un verger de citrus de cinq hectares. La maison d’habitation se trouvait au village et avait une basse-cour et un petit potager biologique attenant à la cuisine. Fukuoka déménagea dans une petite hutte dans le verger et passa les années suivantes à observer les conditions du sol et à noter les interactions des plantes et des animaux qui vivaient là. En parlant de cette époque, Fukuoka dit : « Je me vidais simplement l’esprit et essayais d’absorber ce que je pouvais de la nature. » Fukuoka veut créer un environnement productif où la nature serait reine. Mais par où commencer ? Il ne connaît personne ayant fait cette sorte de chose, et donc il n’a pas de mentor pour lui montrer le chemin. Il remarque que les plantes présentes dans le verger se limitent aux citrus et à quelques arbustes, et tandis que quelques herbes sauvages croissent ici ou là, le sol exposé à nu s’est érodé jusqu’au sous-sol rouge et dur. De ce fait, s’il se contente de ne rien faire, la nature continuera sa spirale destructrice.

Comme les gens ont créé ces conditions néfastes, il se sent responsable d’en réparer les dommages. Pour ameublir le sol, il répand des graines de légumes aux racines profondes tels que le radis daïkon, la bardane, le pissenlit, et la grande consoude. Pour nettoyer et enrichir le sol, il ajoute des plantes à système racinaire substantiel, fibreux, comprenant la moutarde, le radis noir, le sarrasin, la luzerne, l’achillée millefeuille et le raifort. Il sait aussi qu’il a besoin d’engrais vert qui fixe l’azote, mais avec quelles plantes ? Il en essaye trente espèces différentes avant de conclure que le trèfle blanc et la vesce sont idéals dans les conditions qu’il a. Les racines du trèfle blanc forment un tapis épais à la surface du sol, ce qui le rend efficace pour supprimer les mauvaises herbes. La vesce pousse bien en hiver, quand le trèfle blanc ne pousse plus beaucoup. Il est important de noter que lorsque Fukuoka fait de telles expériences, c’est toujours dans le but de résoudre des problèmes pratiques spécifiques. Ce n’est pas pour comprendre la nature, ni par plaisir, mais pour avoir une information en retour. Pour améliorer les couches profondes du sol, il essaye d’abord d’enterrer de la matière organique telle que des troncs d’arbres et des branches en partie décomposés, qu’il récolte dans les bois alentour. Il en conclut que cette approche donne trop peu de résultat pour l’effort fourni.

En outre, son but est de créer un système autonome qui, une fois établi, prendra soin de lui-même. Et il laisse les plantes faire le travail par elles-mêmes. Ici ou là, parmi les citrus, il plante des acacias, arbres fixant l’azote, ainsi que d’autres arbres et arbustes rustiques améliorant le sol en profondeur. Les acacias poussent rapidement, aussi les coupe-t-il. Il utilise le bois comme bois de construction et bois de feu et laisse les racines se décomposer avec le temps. Après avoir retiré les arbres, il en plante d’autres à des endroits différents, pour que le sol soit toujours en train de se construire. Au fur et à mesure, le sol devient profond et riche et la structure du sol du verger se met à ressembler à celle d’un bois avec de grands arbres, des arbres de taille moyenne portant des fruits, des arbustes, des vignes, et une couverture du sol de mauvaises herbes, de plantes pérennes, de plantes médicinales, moutarde, sarrasin, et légumes. Le trèfle blanc pousse partout comme couverture enrichissant le sol en permanence. A l’époque où je viens à la ferme, il y a plus de trente espèces différentes d’arbres portant fruits et noix dans le verger, ainsi que des baies de toutes sortes, légumes et plantes indigènes à chacun des différents niveaux de la « forêt nourricière ». Il y a aussi des poulets et des oies en liberté, quelques chèvres, quelques lapins, et des ruches. Oiseaux, insectes, et autres espèces de la vie sauvage sont partout et des champignons comme le lentin poussent sur les bûches en décomposition empilées à l’ombre sous les arbres.

Un principe suivi par Fukuoka quand il étudie les détails de sa technique culturale est de considérer comment on pourrait en faire le moins possible. Non parce qu’il est paresseux, mais parce qu’il croit que la nature fait tout par elle-même si on lui en donne l’opportunité. Comme il l’a écrit dans La Révolution d’un seul brin de paille, la manière habituelle de faire pour développer une méthode est de se demander : « Et si on faisait ceci ? » ou « Et si on faisait cela ? », ne servant qu’à ajouter diverses techniques les unes aux autres. Telle est l’agriculture moderne dont le seul résultat est de rendre le fermier plus occupé. « Ma manière était juste à l’opposé. Je visais une agriculture1 agréable, naturelle, qui a pour résultat de rendre le travail plus facile et non plus dur. Et pourquoi ne pas faire ceci ? Et pourquoi ne pas faire cela ? – telle était ma manière de penser. Je finis par arriver à la conclusion qu’il était inutile de labourer, inutile d’appliquer du fertilisant, inutile de faire du compost, inutile d’utiliser des insecticides. Alors, il reste peu de pratiques agricoles réellement nécessaires. » Lorsque Fukuoka hérita du verger, la plupart des systèmes naturels avaient été tellement endommagés qu’il eut au début beaucoup de tâches à faire lui-même, qui par la suite devinrent inutiles. Une fois que la combinaison de plantes permanentes pour la construction du sol fut établie, il n’eut plus besoin de fertiliser.

Mais, au début, quand la diversité de plantes et d’habitats pour les insectes n’était pas encore établie, il dut faire pousser des chrysanthèmes, dont il put extraire l’insecticide naturel, le pyrèthre. Il l’utilisait pour contrôler les aphidés et les chenilles sur ses légumes. Une fois le sol amélioré et l’équilibre naturel des insectes restauré, cela aussi devint inutile. En fin de compte, Fukuoka avait très peu de choses à faire. Il répandait des graines et étendait de la paille, recoupait la couverture du sol une fois chaque été et laissait la taille exactement où elle tombait, remplaçait quelques arbres et arbustes de temps en temps, et attendait la moisson. Voilà comment lui vint l’idée de sa technique pour faire pousser le riz : un jour qu’il passait par un champ de riz qui venait juste d’être moissonné, il vit, parmi les mauvaises herbes et la paille, de nouveaux plants de riz. À cette époque, Fukuoka avait déjà arrêté de labourer ses champs de riz, mais à partir de ce moment il arrêta d’inonder les rizières. Il arrêta de faire pousser son plant au printemps puis de repiquer les jeunes pieds dans son champ principal. À la place, il répandit directement les grains à la surface du champ en automne, comme s’ils étaient tombés naturellement à terre. Et au lieu de labourer pour se débarrasser des mauvaises herbes, il apprit à les contrôler en répandant de la paille et en faisant pousser une couverture du sol de trèfle blanc plus ou moins permanente. À la fin, Fukuoka élimina tout sauf la plus simple des tâches : semer des graines, répandre de la paille, et moissonner. Il s’en remit à la nature pour le reste.

Quand Fukuoka retourna à la ferme familiale et commença à pratiquer l’agriculture du non-faire, c’était dans le but de démontrer que sa manière de penser pouvait être d’une grande valeur pour la société. Vingt-cinq ans après, les rendements des champs non inondés de Fukuoka égalent ou excèdent ceux des fermes les plus productives du Japon. Il fait aussi pousser pendant l’hiver une récolte d’orge dans le même champ de riz et expédie près de dix tonnes de mandarines-oranges chaque année, principalement à Tokyo où beaucoup de gens n’avaient jamais goûté d’aliments ayant poussé naturellement. L’agriculture du non-faire n’utilise aucun produit de la technologie moderne. Tout en obtenant de hauts rendements, elle ne crée aucune pollution, et le sol s’améliore chaque année. Si M. Fukuoka a été capable d’obtenir des récoltes comparables à celles des autres fermiers du Japon, qui utilisent tous les derniers outils de la science et de la technologie, créent de la pollution, font pousser des plantes malades et appauvrissent le sol, alors où est le bénéfice de l’intelligence et de la technologie ?

En vingt-cinq ans, il a pu faire la preuve de son bon choix. Au verger, il n’y avait pas de confort moderne. On allait chercher l’eau potable à la source, on cuisait les repas au feu de bois dans l’endroit réservé à cet effet, et on s’éclairait à la bougie et à la lampe à kérosène. M. Fukuoka donnait à ses stagiaires 35 dollars par mois pour vivre. La plus grande partie servait à acheter la sauce de soja et l’huile de cuisson, qu’on pouvait difficilement produire à petite échelle. Pour le reste de leurs besoins, les étudiants comptaient sur ce qui poussait dans les champs et le verger, les ressources du coin, et leur propre ingéniosité. C’est à dessein que Fukuoka faisait vivre les étudiants de cette manière semi-primitive, car il pensait que cela les aiderait à se procurer la sensibilité nécessaire pour travailler selon sa méthode naturelle. Il ne payait pas les étudiants pour leur travail à la ferme, mais personne n’avait d’objection. Vivre dans une situation aussi idyllique et recevoir les enseignements de M. Fukuoka, donnés gratuitement, étaient une compensation plus que suffisante. Il y a plus de trente-cinq ans que j’ai vécu à la ferme. Tout le travail que j’ai fait depuis ce temps-là pour promouvoir l’agriculture autonome et économe a été ma façon de payer Fukuoka pour ce que j’ai appris de lui. À la ferme, cinq ou six d’entre nous restaient en permanence pour plusieurs années. D’autres venaient et ne restaient que quelques semaines ou quelques mois, puis redescendaient de la montagne pour s’en aller. Il y avait un sens merveilleux de la camaraderie. Nous nous levions ensemble le matin et organisions le travail du jour. Hide-san était là depuis plus longtemps que les autres et avait la meilleure compréhension du travail, aussi était-il reconnu comme le chef informel du groupe. Les travaux agricoles, tels que l’éclaircissage des fruits, le fauchage de la couverture du sol, la moisson, pouvaient se faire en quelques semaines ou quelques mois. Le ballet quotidien comprenait le transport des seaux d’eau, la cuisine, les soins aux animaux et aux ruches, la coupe et la récolte du bois pour le feu, la fabrication du miso (pâte de soja fermentée) et du tofu (caillé de haricots) et la préparation du bain chaud. Et, de temps en temps, les huttes avaient besoin d’une réparation ou d’un remplacement.

M. Fukuoka travaillait souvent avec nous, nous apprenant ses techniques et ses compétences telles que la fabrication de boulettes d’argile enrobant les semences, la culture des légumes de manière semi-sauvage, l’utilisation appropriée des outils et leur entretien. Il était vraiment amical et patient, mais sa patience tournait court très vite quand il voyait ce qu’il considérait comme du mauvais travail. Il était infatigable, même à soixante-cinq ans il bondissait du haut en bas des pentes du verger comme une chèvre des montagnes. On avait tous du mal à le suivre. Certains jours, souvent le dimanche ou durant de fortes pluies, Fukuoka nous rassemblait tous ensemble pour parler de sa philosophie. Ces sessions étaient difficiles pour moi. Je parlais le japonais couramment, mais malgré cela j’étais plus à l’aise dans la langue quotidienne concernant la ferme. Les expressions philosophiques et spirituelles qu’il utilisait pendant les discussions m’étaient incompréhensibles. J’étais d’autant plus frustré que Fukuoka nous répétait que la philosophie était tout, et que l’agriculture n’était qu’une expression de la philosophie. « Si vous ne comprenez pas la philosophie, disait-il, le reste devient une activité vide. » Aussi faisais-je de mon mieux chaque jour, en espérant qu’un jour je saisirais l’idée. Un après-midi, pendant que nous battions le riz dans la basse-cour de sa maison, au village, Fukuoka sortit le visage illuminé d’un immense sourire. Il tenait la copie qu’il venait de recevoir de l’éditeur japonais de La Révolution d’un seul brin de paille. Fukuoka avait déjà écrit plusieurs livres, mais il avait été obligé de les publier à compte d’auteur, n’ayant pas pu trouver d’éditeur voulant prendre de risque sur des idées aussi éloignées de la pensée dominante.

Puis la première crise du pétrole arriva début 1970. Le Japon, pays industriel presque sans sources d’énergie, se sentit particulièrement vulnérable. Soudain, chacun chercha des alternatives à la production basée sur le pétrole. Un éditeur vint finalement trouver M. Fukuoka et lui demanda d’écrire un livre pour expliquer sa méthode d’agriculture sauvage et comment il en était venu à cette sorte d’agriculture. Il écrivit le livre en trois mois. Après avoir lu le livre, les autres stagiaires et moi décidâmes de le traduire en anglais et d’essayer de le faire publier aux États-Unis. La philosophie et les techniques de Fukuoka étaient tout bonnement trop importantes pour languir au Japon où il travaillait dans une relative obscurité. J’avais étudié la science du sol et la nutrition des plantes à l’université de Berkeley, en Californie, et connaissais les nombreux problèmes causés par le labourage des sols. Beaucoup d’agriculteurs et de chercheurs, y compris dans l’agriculture dominante, essayaient de développer un système sans labour pour les céréales et autres cultures. C’était pour éviter d’utiliser autant d’énergie, de provoquer l’érosion du sol, et de détruire la matière organique.

Mais personne ne savait comment s’y prendre, du moins sans pulvériser les champs d’herbicides. C’est pourquoi, à côté de l’attrait de sa philosophie, je savais que l’exemple des vingt-cinq années de haut rendement de M. Fukuoka, avec son système sans chimie ni labour, serait bien reçu dans le monde agricole. Aucun de nous n’avait d’expérience dans l’écriture, l’édition ni la traduction, mais nous ne nous laissâmes pas décourager. C’était avant l’arrivée du traitement de texte et des ordinateurs personnels, aussi la première chose à faire était de remettre en état la vieille machine à écrire qui se trouvait dans l’une des huttes. Elle n’avait plus de ruban, les touches du « d » et « e » manquaient et le chariot avait l’habitude frustrante de se coincer au retour. Pour la faire réparer, je pris le train plusieurs fois pour la ville de Matsuyama, certain de pouvoir visiter en chemin le château de Matsuyama et les sources chaudes municipales. Chris Pierce était un ami rencontré dans les communautés rurales. Il avait grandi au Japon, et parlait et lisait couramment à la fois le japonais et l’anglais. Il nous donna un premier brouillon de sa traduction. Mais Chris n’avait jamais été à la ferme de Fukuoka et n’avait pas d’expérience agricole, aussi quelques paragraphes de sa traduction semblaient ambigus ou difficiles à comprendre. L’un des autres stagiaires vivant à la ferme à cette époque, Kurosawa-san, revenait juste d’un voyage d’un an aux États-Unis, pendant lequel il avait fait le tour des fermes biologiques. Trois ou quatre fois par semaine, après avoir travaillé tout le jour, nous nous asseyions tous les deux avec M. Fukuoka pour clarifier ces passages. Finalement, quand nous eûmes ce que nous considérions comme un projet acceptable, je fus chargé d’aller aux États-Unis pour trouver un éditeur. C’était en 1976. J’arrivais à faire parvenir le manuscrit à Wendell Berry. Il vit et travaille dans une ferme du Kentucky. Malgré la forme d’ébauche non professionnelle de notre manuscrit, M. Berry aima suffisamment son contenu pour prendre le livre sous son aile et fit en sorte d’aplanir toutes les difficultés. Il nous suggéra Rodale Press, en partie parce qu’il ne voulait pas que le livre et la philosophie de Fukuoka ne soient interprétés que comme un ouvrage caractéristique du New Age. Il voulait être sûr que le livre finirait dans les mains de vrais agriculteurs, parce qu’il pensait que le message leur serait bénéfique et pourrait peut-être aider à renverser la tendance dégénérative de l’agriculture actuelle. Rodale Press publiait la revue Organic Gardening (« Jardinage biologique »), qui avait à l’époque plus d’un million d’abonnés et un club du livre qui touchait dix mille agriculteurs au cœur de l’Amérique. L’année suivante, M. Berry et moi travaillâmes à faire disparaître les difficultés du manuscrit et à clarifier les passages incompréhensibles pour des Américains. Le livre fut publié en 1978 et eut un succès immédiat. La Révolution d’un seul brin de paille a été traduit depuis en plus de vingt-cinq langues (personne ne sait exactement en combien de langues il a été traduit), à partir de notre édition anglaise. La publication de La Révolution d’un seul brin de paille fut une ligne de partage des eaux dans la vie de M. Fukuoka.

Pendant trente ans il avait travaillé dur, relativement obscur, dans son petit village. Après sa publication, il devint largement connu et respecté partout dans le monde, et il commença à recevoir des invitations de supporters des quatre points du globe. La première arriva en 1979 d’Herman et Cornélia Aihara, qui sponsorisaient un camp d’été macrobiotique à French Meadows, dans la Sierra Nevada. C’était la première fois que Fukuoka et sa femme Ayako sortaient du Japon et prenaient l’avion. Pendant six semaines, ils voyagèrent en Californie, au Massachusetts et à New York. Quelques années plus tard, il retourna aux États-Unis pour une autre tournée de six semaines, incluant des visites en Oregon et à Washington. Pendant les trente dernières années de sa vie, il alla aussi en Inde (cinq fois), en Thaïlande (plusieurs fois), aux Philippines, en Afrique (Somalie, Éthiopie et Tanzanie), en Europe (deux fois) incluant un voyage mémorable en Grèce, et en Chine.

Quand il découvrit l’état si stérile du paysage de la Californie, il en eut un choc. Il constata que le climat, qui manque de pluies d’été fiables comme au Japon, en est partiellement la cause, mais la cause principale est due aux pratiques agricoles irréfléchies, mauvaise gestion des eaux, surpâturage, surexploitation et coupe à blanc des forêts, ou déforestation excessive. Finalement, il en vint à qualifier cela comme le « désastre écologique de la Californie ». Après sa visite de l’Inde et de l’Afrique, il eut une idée de l’amplitude des crises écologiques mondiales. À partir de ce moment, il consacra toute son énergie à résoudre le problème de la désertification en utilisant l’agriculture sauvage, économe et autonome. Fukuoka pensait que la plupart des déserts de notre planète étaient créés par les actions de l’homme. Ces actions malavisées, mal conseillées, étaient basées sur une compréhension humaine incomplète. Il pensait que les déserts pouvaient reverdir en semant à grande échelle autant de plantes et de micro-organismes que l’on pouvait rassembler. Comme les conditions ont été altérées de façon aussi drastique, il n’était pas question d’essayer de remettre les choses comme elles étaient autrefois.

En faisant des graines de toutes les espèces de plantes possibles et des micro-organismes disponibles, la nature serait capable de prendre le cours le plus approprié selon les conditions actuelles. Il appelle cela la seconde genèse. Le plus important est de laisser les idées préconçues en dehors du processus de prise de décision. Il pensait qu’on devait abolir la mise en quarantaine des plantes et créer de grandes banques de semences pour faciliter la tâche. Le projet de Fukuoka pour arrêter la désertification et sa pensée sur des sujets tels que l’économie, la politique, l’alimentation, l’éducation classique, l’art, la santé et la science sont tous abordés et discutés dans ce livre. Ils procèdent directement du cœur de sa philosophie qui vint à lui à l’improviste ce matin à Yokohama quand il avait vingt-cinq ans. Il vit la nature comme une seule réalité, interconnectée, sans caractéristiques intrinsèques. Il vit le temps comme un moment ininterrompu du présent, passé et futur encastrés en lui.

Dans un effort inutile pour comprendre la nature et établir un cadre de référence, les gens recouvrent la réalité de la nature de notions telles que nord et sud, haut et bas, bien et mal, distinguent les diverses créatures du monde comme entités séparées et créent un « temps humain » basé non sur leur expérience mais sur les pendules et les calendriers. En agissant ainsi, les gens créent un monde d’idées humaines et y vivent, et de ce fait ils se séparent de la nature. Selon Fukuoka, dans le monde primordial, absolu, de la nature, ces concepts et jugements n’existent pas. Pendant longtemps, le fondement de la vision planétaire de Fukuoka m’a paru difficile à comprendre. Mais un jour, tout me parut clair. Je marchais dans une forêt de pins rouges sur la côte nord de la Californie, et, comme je m’asseyais par terre pour me reposer près d’un petit ruisseau, je levai la tête et aperçus quelque chose que je n’avais jamais vu auparavant… la paix, la beauté de la nature. D’évidence, je n’étais plus séparé de la nature par le filtre de mes propres pensées. Au lieu de regarder la nature, maintenant j’étais dedans. La nature n’avait pas changé, mais ma perception était différente. Il me fallut rire. Tout ce temps que j’avais passé à me battre avec la philosophie de Fukuoka alors que là où il voulait en venir était finalement si simple et juste devant moi depuis tout ce temps.

Quand je voyageais avec Fukuoka pendant ses tournées aux États-Unis, les gens lui demandaient souvent si l’agriculture du non-faire pouvait s’associer aux pratiques conventionnelles ou biologiques. Il était inflexible, répondant qu’on ne pouvait pas faire cela. Maintenant, j’ai enfin compris pourquoi. Soit on vit dans le monde absolu de la nature, soit dans le monde fantaisiste et capricieux des pensées humaines. Il n’y a pas de milieu. Étant donné la pensée planétaire de Fukuoka, il n’est pas surprenant que ses pratiques d’agriculture naturelle et le projet qu’il préconise pour reverdir les déserts du monde semblent aller contre la sagesse reconnue et la pensée scientifique courante.

C’est véritablement un courant visionnaire, étranger aux stratégies courantes, qui rendra l’humanité à sa relation correcte avec la nature et guérira le cœur confus et souffrant de l’homme. Son but n’est pas moins que recréer le jardin d’Éden où les hommes pourraient vivre ensemble dans l’abondance, dans la liberté et la paix. Larry Korn Ashland, Oregon 2012.

Fukuoka, Masanobu (2017-08-03T23:58:59). Semer dans le désert (French Edition) (pp. 26-37). Guy Trédaniel. Édition du Kindle.

Ajouter un commentaire

Les commentaires peuvent être formatés en utilisant une syntaxe wiki simplifiée.

La discussion continue ailleurs

URL de rétrolien : http://goirand.net/dotclear/index.php?trackback/18

Fil des commentaires de ce billet